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[INTERVIEW] Arnaud Jerald « déconfiné », entre positivité et détermination


photo d'Alex Voyer

Tandis que certains champions ont été très actifs sur les réseaux, Arnaud Jerald a été plus discret durant toute la période du confinement liée à la pandémie du coronavirus. Pourtant le jeune Marseillais a beaucoup à nous dire. Aussi, il a réservé à France Apnée ce long entretien dans lequel il évoque avec nous son travail avant le confinement, la façon dont il a vécu ces deux mois, ses projets…
Âgé de seulement 24 ans le recordman du monde a beaucoup à nous apprendre et à partager.

[Photo de couverture par Alex Voyer] 

En ce premier jour de « déconfinement » (ndlr: propos recueillis le 11 mai) notre première question est simple : comment vas-tu ?

Je suis content de vous dire que je vais très bien aujourd’hui.

Quel est ton sentiment au sortir de ces deux mois de confinement ?

Le sentiment est positif, j’en ai profité pleinement.

Où as-tu passé ce temps de confinement ?

Ce confinement, je l’ai passé à la maison, en famille. Je suis très content d’avoir passé du temps avec eux durant cette période où habituellement je suis à l’étranger pour m’entraîner et participer aux compétitions. Ça faisait trois ans que je n’avais pas passé cette période à Marseille.

Comment l’as-tu vécu ?

Je l’ai vécu comme une plongée profonde. Le 16 mars 2020 il y a eu l’annonce de la plongée, l’annonce de la profondeur. Après les 14 premiers mètres, on nous annonce que cette profondeur a changé au cours du temps. Il a fallu s’adapter, s’écouter et écouter les siens. Cette plongée a été unique et personnelle. L’esprit de groupe, le partage se sont vu prendre une autre dimension. Le lâcher prise a été la clé pour beaucoup, durant cette plongée. Depuis l’enfance, à partir du moment où je me suis découvert grâce à l’apnée, je n’ai eu de cesse de transposer sur terre ce que j’apprenais sous l’eau. Cet apprentissage m’a beaucoup apporté dans cette période. J’ai pris soin de prendre du temps pour chacune des personnes de mon équipe. J’en ai profité pour me former, apprendre de nouvelles choses. Donner du temps, là ou je n’aurais pas eu l’occasion d’en donner auparavant. J’ai pu acquérir des compétences, une vision de plus en plus claire sur ma carrière. Tout cet apprentissage, je l’ai matérialisé sur un  »tag » imaginaire que j’ai récupéré au fond. Ensuite après avoir touché le fond à l’annonce du 13 avril 2020 avec la fin programmée du confinement, c’était le moment de regagner la surface. Mais aussi faire la différence entre l’envie et le besoin. Il fallait se concentrer sur le moment présent, ne surtout pas regarder la surface. Cette surface du 11 mai. Mais pour moi la vraie surface est encore à quelques mètres au-dessus de nos têtes aujourd’hui.

Finalement, nous avons tous fait partie de cette plongée.

Pendant ces deux mois les sportifs (amateurs et professionnels) ont cherché un système « D » pour continuer à avoir une activité physique. Comment t’es-tu organisé ? Avais-tu un programme bien calibré ? As-tu été coaché ou as-tu géré ça seul ?

Je m’entraînais habituellement cinq jours par semaine au Cercle des nageurs à Marseille. Mon programme était millimétré. Antoine Marmigier, préparateur physique des nageurs professionnels du Cercle, m’aide dans ce domaine. J’avais 5 jours de pause déjà programmés et j’en ai profité pour planifier mon nouvel entraînement à la maison. Lors de ce confinement j’ai utilisé tout ce que j’avais sous la main. Beaucoup d’étirements tous les jours. J’ai pu découvrir le yoga Bikram grâce à mon amie Alison Cossenet et ainsi me refaire une idée du yoga. Je me suis entraîné en faisant du squat sans respirer. J’ai aussi fait de la nage dans ma piscine avec un élastique. L’idée était de maintenir ce que j’avais capitalisé avant le confinement et avoir un bénéfice si possible.

entraînement dans la piscine familiale (photo : Charlotte Benoît)

entraînement dans la piscine familiale (photo : Charlotte Benoît)

Peux-tu nous détailler un peu ton travail spécifique en apnée ?

Il n’est pas très compliqué. Il y a des squats sans respirer. Beaucoup d’étirements et un zeste de visualisation. Rajoutez-y deux glaçons et vous obtiendrez un cocktail gagnant.

A côté du travail physique, as-tu fait un travail spécifique pour gérer le mental notamment pour gérer les émotions dans ce contexte particulier ?

J’ai utilisé tous les outils que je suis allé chercher sous l’eau depuis mon enfance. Ce n’est pas pour moi un travail nouveau que je fais sur mon mental. Grâce à l’expérience que j’ai accumulé sous l’eau, qui ne cesse de grandir, j’arrive à avoir un ressenti plus pointu sur mes émotions. Ce qui ne m’empêche pas pour autant de les vivre pleinement. Je prends du recul et je m’adapte.

Quand je pars plusieurs mois comme j’ai pu le faire auparavant en Égypte pour préparer mon record, je suis en mode confiné et je me concentre vraiment sur mes plongées.

Le fait d’être resté à Marseille avec ma famille est un atout pour moi cette année car je me suis plus ressourcé.

Cette épidémie est arrivée sans trop prévenir. Aussi, avant qu’elle ne bouleverse le calendrier de tous les sports, quels étaient tes objectifs cette année ? A quelles compétitions devais-tu participer ?

Le Vertical Blue aux Bahamas, Les championnats du monde à Kas en Turquie (ndlr : annoncés comme  »reportés » par la CMAS) et la European Cup en Grèce sont mes objectifs. Cette année mon objectif est de gagner de l’expérience encore et encore. Le calendrier des compétitions n’a pas vraiment encore changé, je ne sais pas si ces compétitions auront lieu.

As-tu bon espoir de pouvoir participer à d’autres compétitions dans une 2e partie de la saison ? Quels seraient tes nouveaux objectifs dorénavant ?

La communauté des plongeurs en apnée et moi-même n’avons pas de nouvelles précises sur le déroulement des prochaines échéances.

Dans mon programme établi en fin d’année 2019, j’ai prévu de travailler activement sur une nouvelle vidéo. Ce confinement m’a permis d’accélérer le processus sur ce point précis, alors pourquoi ne pas commencer à tourner avant la fin d’année.

« Déconfinement » ne veut pas dire forcément retour à la normal dans l’immédiat. Comment vas-tu t’organiser pour t’entraîner à nouveau en profondeur ?

Je suis actuellement à Marseille. Dès que ce sera possible de replonger je retrouverai les amis à Villefranche-sur-mer. Cela reste un début de saison, il va falloir reprendre la profondeur étape par étape comme j’ai l’habitude de faire. Je vais attendre que les choses se posent, je ne vais pas sauter avec euphorie sur tout ce qui m’a manqué pendant ce confinement. J’espère que la situation évoluera dans le bon sens.

Un certain nombre d’athlètes ont été très actifs sur les réseaux sociaux ; toi tu as été plus discret. Pourquoi ?

Je suis de nature discrète. J’ai fait le choix de refuser tous les médias, les challenges, les directs comme vous l’avez remarqué, à l’exception d’une interview qui avait du sens pour moi. Notre sport a besoin d’exposition médiatique et de beaucoup de contenu. Néanmoins je préfère la qualité à la quantité. Je ne voulais pas profiter de cette pandémie pour me surexposer et donner mon avis sur tout. Le contexte était vraiment délicat et je ne voulais pas particulièrement intervenir dans les media.

Après quelques semaines, j’ai très vite fait le rapprochement entre mes sensations que je vis sous l’eau et ce moment historique que nous vivons. J’ai travaillé sur ce discours, sur cette vision en liant ces deux expériences. À ce moment-là je suivais de près les épisodes «FENETRE» de mon ami Louis Villers sur Canal +. Une ambiance très poétique visée sur les sensations de chacun, et l’humain qui ressortait avant tout. Voilà ambiance qu’il a créé.  Je lui ai envoyé un message pour le féliciter et montrer mon appréciation envers son originalité. Il m’a appelé et spontanément proposé de participer à son prochain épisode, après avoir entendu ma vision sur ce confinement. Je me suis aussi exprimé d’une manière plus intime. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire les messages que l’on m’a envoyés après cette interview. C’est le seul média que j’ai choisi de faire.

Pendant ces deux mois, le temps libre a permis de créer de nombreuses interactions / contacts entre sportifs (au sein d’un même sport ou entre sports différents). Qu’en est-il de ton côté ?

C’était beau à voir, de belles interactions novatrices entre les athlètes et les artistes. Nous avons pu en voir beaucoup sur les réseaux. Et des mouvements plus colossaux tel que le concert virtuel organisé par Lady Gaga. Dans tout moment historique difficile naissent des choses extraordinaires. J’espère que nous pourrons les garder sur le long terme.

J’ai eu l’occasion de partager avec Justine Dupont la meilleure surfeuse de grosses vagues au monde et Fred David son compagnon. J’ai eu l’occasion de les rencontrer à Nazaré quelques jours avant le confinement. Le surf est un monde que je respecte et qui m’inspire comme on a pu le voir dernièrement. BELOW est ma première vidéo que j’ai réalisée en 2019, aux côtés du photographe Tim McKenna à Tahiti. Tim m’a donné la chance de montrer au grand public mon coté artistique. J’ai eu l’honneur de partager avec des sportifs très inspirants comme la légende du surf Kelly Slater. J’ai toujours cherché à créer des liens entre différents univers. Cela nourrit ma créativité. Le surf m’a inspiré « Below », la danse m’a inspiré une photo dernièrement ou je me prends pour Hugo Marchand, danseur étoile et un homme exceptionnel.

"I choose to Fly my mind" (photo : Charlotte benoît)

« I choose to Fly my mind » (photo : Charlotte Benoît)

Ces huit semaines n’ont pas toujours été faciles, beaucoup d’information anxiogènes ont été propagées quotidiennement… mais au final as-tu trouvé des points positifs par rapport à cette expérience hors norme ?

Nous apnéistes sommes habitués à manquer d’oxygène. À faire face à des peurs liées à la profondeur, nous devons sans cesse exposer notre corps à des conditions extrêmes. Notre cerveau est habitué à positiver dans toutes situations. C’est un avantage considérable dans la vie de tous les jours.

En l’espace d’à peine trois ans tu t’es fait une place importante dans l’apnée mondiale. On sait que l’apnée n’est pas pour toi une activité secondaire et que tu souhaites t’inscrire dans une démarche professionnelle. Aujourd’hui arrives-tu à vivre de ton sport ? Ne crains-tu pas que le contexte économique mondial affecte durement un sport très confidentiel comme l’apnée ? As-tu projets en cours ou à venir dont tu souhaiterais nous parler ?

Effectivement, ces trois ans paraissent si courts par rapport à une carrière. Et c’est justement ça qui me plaît, avoir le temps. Il n’empêche que je veux toujours continuer à bousculer les règles de mon sport, pour le faire évoluer. Mais pour ça il me faudra du temps, acquérir encore de l’expérience au fil des années. Je n’y arriverai pas tout seul, mais mon équipe est solide autour de moi, elle me permettra demain de dire « on l’a fait. »

Depuis 2019 j’arrive à vivre de mon sport, grâce à mon partenaire Provepharm Life Solutions qui joue aussi un rôle majeur pour la santé en ces temps de crise. Je ne pense pas que ce contexte, affecte durement mon sport. Tout dépend de la façon qu’on a de voir les choses, et son positionnement. Bien au contraire, les valeurs de notre sport font que la société va se rapprocher de plus en plus de nous. Il va falloir trouver le bon angle et les bons interlocuteurs. Pendant ce confinement, j’ai eu la chance d’avoir deux nouveaux partenaires. Il s’agit de l’ONG Pure Océan et la société Seafoodia. C’est pour moi une façon de rendre ce que m’a donné l’océan depuis l’âge de 7 ans. Pure Ocean soutient des projets de recherche à la pointe de l’innovation, pour préserver la biodiversité marine, protéger et restaurer les écosystèmes marins. Leur démarche me correspond.

Avant tout, mes partenaires sont des femmes et des hommes de confiance. Je sélectionne en fonction des humains qui sont derrière l’entreprise ou la marque.

As-tu profité de ce temps particulier pour travailler, t’exprimer ou t’intéresser à d’autres domaines ?

J’en ai pleinement profité. J’ai suivi une formation sur la mémoire avec le champion de France de mémoire. J’aurais aimé la connaître plutôt, mes difficultés scolaires auraient été beaucoup moins dures à vivre. J’ai beaucoup travaillé mon anglais aussi, c’est un point qui me tient à cœur. Je lis en ce moment deux livres en même temps et j’apprécie d’avoir ce temps. Je regarde beaucoup de documentaires sportifs, notamment « The Last Dance », documentaire sur Michael Jordan par exemple. Je me suis régalé aussi à regarder des documentaires d’artistes, comme Lil Peep que je ne connaissais pas. J’aime me nourrir d’histoires inspirantes, qui m’élèvent dans la vision que j’ai de ma carrière.

En ce moment on parle beaucoup de « demain », du « monde d’après » ; toi qui es jeune comment tu vois ce monde ? Qu’est-ce que tu espères ?

J’espère surtout et avant tout que nous arriverons à maintenir cette bienveillance qui s’est créée pendant ce confinement.

Et le mot de la fin pour conclure cette interview spéciale  » déconfinement  » … ?

Michael Jordan a dit un jour : « Vous me verrez peut-être encore jouer au basket à 50 ans. Ne riez pas. Ne jamais dire jamais, car les limites, comme les peurs, sont souvent juste une illusion. »

Propos recueillis par Nicolas Proquin le 11 mai 2020 pour France Apnée Magazine

retour vers la surface après une longue plongée... (photo : Dasha Muzykantova)

retour vers la surface après une longue plongée… (photo : Dasha Muzykantova)