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MONDIAUX 2019 – William Trubridge s’explique sur son retentissant échec en CNF


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Par William Trubridge (traduction : Elisabeth Selman)

« En apnée on cherche à descendre le plus profond possible. Mais pas de cette manière. Aujourd’hui fut la pire performance de mes 16 années de carrière, occultant même ma tentative de battre le record du monde [ndlr : en poids constant sans palme] en 2006, lors de laquelle j’ai connu un blackout à 12m de la surface. 88M CNF aurait du être une profondeur tout à fait sûre. 14m de moins que mon record personnel, et 4 m de moins que certaines profondeurs que j’ai facilement atteintes en entraînement ici en France. Mais c’était au-delà de mes capacités et de LOIN aujourd’hui. La descente était terrible, et c’était seulement parce que je savais au fond de moi que cette profondeur était atteignable que j’ai continué à descendre. Comme je me sentais toujours aussi mal lors de la remontée, j’ai interrompu la plongée en tirant sur la corde à 50m. En principe ça veut dire que j’allais refaire surface dans de bonnes conditions sans blackout, même si j’allais bien sûr être disqualifié. Cependant, j’ai quand même perdu connaissance à 5 – 8 m de la surface, où les plongeurs de secours me sont venus en aide. Le temps total de l’immersion était seulement de 3:10, 40 secondes plus court que lors de mes entraînements à des profondeurs plus importantes et pourtant j’ai quand même manqué d’oxygène bien avant de refaire surface. Il est évident que quelque chose N’ALLAIT PAS DU TOUT avec cette plongée. Il me manquait du genre 15%. Comme si l’un de mes poumons avait oublié de se gonfler, ou qu’un rémora s’était collé sur mon dos pendant que je nageais. Que s’est-il donc passé? Tous mes paramètres physiques étaient au top (régime, sommeil et récupération): j’avais bien mangé et dormi comme un nouveau-né, de 9h du soir à 5h du mat. Je peux donc l’imputer à deux facteurs principaux : les conditions météo et le stress de la compétition. La météo: lors des entraînements nous avons eu un temps estival typique de la Côte d’Azur. J’allais à pied au port à 7.45, le soleil brillait et il n’y avait pas un souffle de vent. Le temps était tellement chaud et calme que j’avais trop chaud quand je faisais mes étirements en attendant le bateau. La mer était comme un lac, et la température de l’eau à 26° en surface permettait à mon corps de rester assez chaud pour être bien détendu quand j’atteignais la thermocline à 14° à 30m de profondeur. Puis, juste avant le début de la compétition, le vent du nord s’est mis à souffler et les températures ont brusquement chuté à 12-14º . J’ai enfilé deux sweats pour me rendre au village de la compétition ce matin, et j’ai emprunté une veste Blue Nery plus épaisse pour le bateau. Et j’avais encore froid. Je suis entré dans l’eau 5 minutes avant mon top départ officiel, et au bout de 2 minutes je grelottais. En plus de ces conditions météo, une houle chahutait les bateaux et plateformes de plongée dans tous les sens et bousculait la ligne de plongée. J’ai cependant effectué des plongées réussies dans ce genre de conditions par le passé, donc il a du se passer autre chose. Stress de la compète: La compétition se déroulait sur 2 cordes de plongée posées l’une à côté de l’autre, et les immersions étaient échelonnées entre les 2 cordes, de façon à ce que quelqu’un plonge toutes les 6 minutes. Ceci implique que vous entendez tout ce qui se passe pendant les immersions de vos concurrents : les annonces de profondeurs et temps de plongée, le retour à la surface et le coaching, et tous ceux qui compatissent ou applaudissent l’exploit par la suite. C’est impossible de ne pas les entendre, ou de ne pas être influencé quand vous savez que cela peut faire la différence entre plonger pour une médaille d’or, d’argent ou de bronze, et tout ceci se déroule dans les 2 minutes qui précèdent votre immersion, quand vous devriez juste flotter détendu et l’esprit vide. En général, pour des raisons évidentes, les 12 plongées les plus profondes du championnat sont toujours programmées du moins profond au plus profond. Ici, les organisateurs ont choisi d’inverser l’ordre. Morgan Bourc’his a eu la chance de plonger en premier sur la même corde que moi et a tout fait pour s’assurer l’or ; puis dans les dernières minutes de mon compte à rebours j’ai entendu l’annonce tous les 10 m de la plongée d’Alexey Molchanov jusqu’à ce qu’il refasse surface et le silence qui a suivi m’a permis de comprendre (à 10 s de mon OT) qu’il avait subi un blackout et que j’allais plonger pour la médaille d’argent. S’il existe une manière de ne pas être affecté dans ce genre de situation, je ne la connais pas. Même en regardant la compétition féminine la veille, en live sur YouTube, je m’étais senti nerveux pour elles, par procuration, mais quand ça se passe juste à côté de vous, dans l’eau, alors les effets en sont démultipliés. C’est pourtant la nature des compétitions comme les championnats du monde, et encore une fois je l’ai déjà vécu par le passé. Je croyais avoir réglé le problème en supprimant 4 m de mes annonces. Je peux donc seulement expliquer l’étrangeté de mes résultats à un mélange de facteurs. Une chute brutale des températures, mêlé au stress de se battre dans des conditions aussi bancales. Je n’avais jamais plongé, ni vues de telles conditions avant aujourd’hui, plonger immédiatement après des plongées réussies ou non pour la médaille d’or. D’autres ont aussi ressenti ce stress : après la plongée d’ouverture de Morgan, les 4 plongeurs suivants ont tous eu un carton rouge, comprenant 3 blackouts (syncopes), et il y a eu 17 cartons rouges au total pour cette journée – près de la moitié des athlètes. Maintenant la seule chose à faire est de se regrouper et de se servir de cette expérience pour trouver de nouvelles motivations. L’échec n’existe que lorsqu’on ne se relève pas après un accident de parcours. »

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