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INTERVIEW : Rémy DUBERN – du début de sa saison à son titre de champion du monde 2015


Rémy par Daan Chypre 2015 3 copie

Merci Rémy d’accepter notre interview. Nous avons pas mal de points à aborder avec toi; nous allons donc procéder dans l’ordre car cette saison fut indiscutablement ta plus belle.

► FRANCE APNEE : En début d’année on t’a vu t’entraîner en piscine avec Christophe Bruel, tu as même fait une apparition en compétition à l’Indoor AIDA de la Ciotat … et puis on ne t’y a plus revu ! Est-ce que c’était une tentative pour voir ce que tu valais dans le chlore ou est-ce que cela faisait partie d’une nouvelle façon de t’entraîner dans la perspective de la profondeur ? A ce moment là savais-tu que ta saison allait être aussi longue; l’avais-tu envisagé ?

►REMY DUBERN : La piscine cet hiver, c’était plus un moyen de m’occuper utilement. C’était le premier hiver que je passais en France car Audrey, ma compagne, attendait notre bébé Maé. Habituellement nous sommes sous des latitudes plus chaudes, souvent en Indonésie. Je me suis retrouvé seul à Toulon sans contact, un profondiste tropical qui attend que la mer se réchauffe un peu. Christophe Bruel m’a accueilli avec générosité, m’a ouvert ses créneaux piscine et salle de gym. Moi qui déteste la piscine, de série en série, j’ai vu les progrès et me suis pris de curiosité. La compétition de la Ciotat s’est présentée en fin de cycle alors que j’allais faire ma transition vers la mer. C’était l’occasion de me tester, mais je me suis présenté sans expérience et sans référence. J’ai fait un super statique prudent à 6’10″, mais ai syncopé à 140 m en dynamique sans palme ! Trop enthousiaste alors que je n’avais jamais tenté de max, une erreur de débutant ^^ Pour autant la piscine restera effectivement un moyen de préparation si l’occasion se représente mais ce n’est pas ma tasse de thé !

► FRANCE APNEE : La piscine mise de côté, on te retrouve en juin tourné vers le bleue à Nice pour un classique de la profondeur, le NAC, et pour le championnat de France fédéral. Sur ce championnat tu deviens champion de France de CNF avec 61m. Le NAC a-t-il servit de tremplin pour le championnat ou prends-tu les choses comme elles viennent ? Un mot sur ces deux compétitions ?

►REMY : C’était le début de la saison, en juin l’eau est encore trop froide pour moi pour risquer m’envoyer réellement profond sans prendre un risque d’œdème aux poumons. Mon objectif était déjà la participation aux deux Championnats du Monde de profondeur AIDA et CMAS. Ces compétitions faisaient parti des processus de sélection et je les ai abordées comme 2 entrainements successifs en restant conservateur même si techniquement et physiquement j’étais prêt pour +. J’ai donc simplement suivi ma progression, 59m au NAC, 61 au Championnat de France sans jouer de classement. Il se trouve que cela m’a valu en route un deuxième titre de champion FFESSM aussi parce que Morgan ne s’était pas présenté. Je l’ai pris comme un savoureux bonus !

 

Rémy par Costas Constantinou

Rémy par Costas Constantinou

 

► FRANCE APNEE : Finalement toi qui t’es largement rodé sur le circuit AIDA et qui continue à le promouvoir, tu es devenu une valeur sûre de l’apnée fédérale puisque tu as réussi à être champion de France de poids constant – CWT (2013) et champion de France de poids constant sans palme – CNF (2015). Comment vis-tu ce va-et-vient entre les deux circuits ? Est-ce que Rémy Dubern serait le parfait trait d’union entre la FFESSM et AIDA ?

►REMY : Pour moi l’apnée n’a pas d’étiquette, ou ne devrait pas en avoir. Dans mon école Blue-Addiction, j’enseigne les 2 cursus selon la demande des clients. En novembre je donne le premier cours d’instructeur d’apnée au monde qui permette de repartir avec une carte AIDA ou un livret pédagogique FFESSM tout rempli, ou même les 2 ! Je pense que les 2 approches ont leurs qualités, et j’aime en délivrer le meilleur assemblage.

Plus personnellement j’aime descendre au fond des mers, et j’apprécie de le faire auprès de tous ceux qui m’en donnent les moyens et respectent mon parcours. J’ai trouvé cela sur les 2 circuits. La FF m’a fait bon accueil depuis le départ alors qu’il est vrai qu’historiquement ayant exclusivement plongé à l’étranger je n’avais fait que des compétitions AIDA. Claude Chapuis cette année m’a envoyé un email de félicitations dès qu’il a appris que j’étais sélectionné pour les mondiaux CMAS. L’important c’est l’apnée et la mer :-)

► FRANCE APNEE : Septembre 2015, tu rejoins Chypre avec l’Equipe de France pour les mondiaux AIDA dans la perspective de « performer » en CNF et FIM mais l’incident qui a failli couter la vie à Guillaume Néry brise un peu l’ambiance … Toi qui es proche de Guillaume, comment as-tu vécu cet épisode ?

►REMY : Mal. Notre sport est très sûr à condition de ne pas faire n’importe quoi. Hélas mon ami a été mis en danger par une erreur incroyable. Le pire a été évité parce que c’était lui et qu’il était plus que prêt pour son record. Mais au delà de l’accident qui a toutefois été bien géré, j’ai été surtout révolté de voir tous les efforts et sacrifices d’une saison réduits à néant par quelques secondes d’inattention. Je sais combien coute une saison de préparation pour l’avoir partagée tout 2013 avec lui à Nice. Tout cela pour se faire priver de son record et même de ses championnats au dernier moment, c’est terrible à accepter. Mais Guillaume est grand, plus grand que ça, et il a déjà rebondi. Je suis décidément fier d’être son ami et d’avoir partagé ces quelques années avec lui. Et je sais que la suite s’annonce différente mais toujours aussi passionnante.

► FRANCE APNEE : Finalement tu réalises un PB en CNF avec 70m et en FIM avec 92m ! Peux-tu nous raconter dans quelles conditions as-tu réalisé ces performances ? Est-ce que cette session chypriote devait être un tremplin pour les mondiaux CMAS comme pour Patrick Poggi ou Stéphane Tourreau ?

►REMY : Une continuité en tout cas. Le timing était parfait. 15 jours de récup et préparation complémentaire entre les 2 évènements c’était idéal. J’espère que les 2 instances continueront d’aussi bien s’accorder à l’avenir, permettant aux athlètes du monde entier qui veulent s’adonner à leur sport et leur passion de plonger selon leur sensibilité ou plus fréquemment à l’avenir. Personnellement j’ai toujours déploré qu’il n’y ait un individuel profondeur AIDA que tous les 2 ans. Les championnats en équipe comportent 2 épreuves de piscine pour 1 de mer, donc pour les apnéistes dépressifs dans le chlore comme moi, l’attente est très difficile. CMAS est clairement porteur d’espoir sur ce plan.

 

Rémy par Daan Verhoeven

Rémy par Daan Verhoeven

► FRANCE APNEE : Nous voilà donc à Ischia pour les premiers mondiaux CMAS de profondeur. A notre étonnement on te voit t’aligner  sur le poids constant bipalme ! Peux-tu nous expliquer le « pourquoi du comment » ?

►REMY : N’ont été étonnés que ceux qui ne me connaissent pas depuis le départ ! J’avais déjà réalisé 80 m en bi-palmes à Dahab en 2011 alors qu’à l’époque j’étais anti compétition et ne pratiquais la profondeur que comme une quête personnelle à la recherche de mes limites. Je voulais pousser les bi-palmes au bout avant de passer à la mono. On me surnommait le Crazy Frenchman car plus personne ne s’embête aujourd’hui avec des bi en dessous de 40m. Mais pour moi les bi-palmes c’est l’apnée des anciens champions des Mayol, Maiorca et Pelizzari, une forme plus proche des racines de l’apnée, et une super école d’apprentissage. 4 ans après sans d’autre préparation que ma saison cet été à La Londe où je n’ai jamais quitté mes palmes, j’ai juste annoncé 2m de plus que mon record précédent et c’est passé !

► FRANCE APNEE : A peine une première médaille internationale autour du cou que tu dois rester concentré pour le CNF du lendemain. Comment as-tu géré l’entre-deux perf ? Deux jours consécutifs de perf (CWT BIFIN – CNF) n’ont-ils pas été durs à gérer ?

►REMY : Si clairement. Et c’est uniquement parce que je l’avais anticipé sur mes 2 annonces que j’ai réussi à ne pas me planter contrairement à d’autres compétiteurs. Sur l’agenda initial, j’avais prévu d’annoncer 86m en bi et 69 en CNF. Après que l’organisation ait supprimé le jour de repos entre les épreuves et en considérant les conditions de mer difficiles, je me suis résigné à annoncer à la baisse malgré mon envie de faire ces belles plongées. Sur le moment c’était frustrant, mais après coup, c’était le bon choix.

► FRANCE APNEE : Hier soir tu fais la 6e annonces avec 65m; pourtant nous nous doutions qu’il allait y avoir pas mal de casse et que tes chances de médailles étaient importantes ! Est-ce que tu t’en doutais aussi ? Qu’est-ce qui t’as motivé à annoncer « seulement » 65m ?

►REMY : J’anticipais de la casse, mais pas autant. J’étais serein sur ma performance et en m’endormant je pensais sincèrement faire 4° le lendemain. C’était un choix, je préférais faire 4° avec un carton blanc plutôt que risquer de finir sur le dos à tenter le podium. J’ai annoncé par rapport à mon état de fraicheur et aux conditions, surtout pas par rapport aux autres. Au moment de faire mon canard, j’avais eu une partie des résultats précédents et je pensais faire 3°. Ce n’est que plusieurs minutes après ma plongée que l’on m’a appris la nouvelle incroyable. Champion du Monde au milieu d’une hécatombe. Déjà à Chypre le taux d’échec avait été ahurissant. 40%. Les apnéistes minorent la difficulté du CNF quand les conditions se dégradent. Nous n’avons pas le tampon amortisseur de la palme, les muscles sont en première ligne et l’hypoxie frappe sans prévenir.

► FRANCE APNEE : Raconte nous cette plongée à -65m en CNF ?

►REMY : Parfaite. L’entrainement a payé. Une propulsion efficace sur les 30 premiers mètres, une glisse en douceur dans le froid croissant tout le long de la chute libre, un 1/2 tour optimisé, et un retour qui pique un peu sur la fin mais en pleine conscience. J’ai visualisé ma sortie sur les derniers mètres, j’ai souri au juge en attendant qu’il ouvre ses bras pour que je fasse mon protocole. Le pied.

 

Rémy au NAC par Guillaume Estève

Rémy au NAC par Guillaume Estève

► FRANCE APNEE : Rémy Dubern est champion du monde de CNF ! Réaction ?

►REMY : Incroyable. Je ne l’ai jamais espéré même en rêve. A Chypre après avoir réalisé la 7° perf mondiale, je suis reparti très motivé. J’ai réalisé que j’avais encore une bonne marge de progression, j’ai commencé à planifier un programme d’entrainement sur 2 ans et j’ai demandé à Morgan le roi de la discipline s’il voulait bien me coacher. Mais le mieux dont je rêvais était une 3° marche de podium.

► FRANCE APNEE : Même si on est encore loin du niveau de performances du circuit AIDA (surtout pour les hommes), le circuit CMAS a fait une entrée en matière intéressante sur la profondeur. Qu’en penses-tu ?

►REMY : CMAS débute effectivement en profondeur, mais du coup les organisateurs se sont vraiment mis la pression et cela s’est vu. Je me suis senti bien accueilli, bien géré et toujours en sécurité. Je suis ravi que la profondeur soit maintenant considérée pour ce qu’elle est vraiment : une discipline sûre pour peu qu’on la pratique correctement. Et cela engage autant l’organisation que les athlètes.

► FRANCE APNEE : Quels sont maintenant tes projets à ton retour en France ?

►REMY : Retrouver ma chérie, ma famille et profiter de Maé mon fils de tout juste 3 mois qui n’a pas beaucoup vu son papa ces derniers temps. Finir la maison en travaux, faire une belle fin de saison avec Blue-Addiction, et préparer le départ en Indonésie en janvier pour la suite de l’aventure B-A.

 

Rémy par Daan Verhoeven

Rémy par Daan Verhoeven

► FRANCE APNEE : Rémy, tu es un professionnel de l’apnée à travers ton école Blue Addiction. Peux-tu nous en dire plus car des professionnels comme toi dans ce créneau en France on ne les compte que sur les doigts de la main ?

►REMY : Ce n’est pas étonnant, car être professionnel en France est très compliqué, couteux et dur. La réglementation est très contraignante, nous devons encore valider un diplôme d’Etat de plongée bouteille pour espérer enseigner l’apnée, un anneau au port et un emplacement sont ruineux, et l’amalgame avec la plongée en club associatif nivelle les tarifs par le bas.

Ce constat fait, je suis convaincu qu’avec beaucoup de passion, de générosité et d’expertise, il est possible de vivre de l’apnée certes plus facilement à l’étranger, mais aussi très bien en France. Je vois déjà le progrès sur cette première saison. Il y a une complémentarité entre pratique associative à l’année et formation / coaching en structure professionnelle apportant de vrais services et une expertise.

► FRANCE APNEE : Un dernier mot à nos lecteurs ?

►REMY : L’apnée ce n’est pas que la compétition. C’est bien plus large et plus puissant. Au plaisir de vous rencontrer j’espère au détour d’une épave, d’un tombant, ou au beau milieu d’un banc de poissons !

Félicitations, merci Rémy et à bientôt sur France Apnée

 

Propos recueillis par Nicolas P. le 08/10/15

 

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