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INTERVIEW : Morgan Bourc’His et ses derniers Mondiaux AIDA [2017]


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A Roatan Morgan Bourc’His participait au douzième championnat du monde de sa carrière (piscine et mer). Ce championnat AIDA individuel en profondeur avait une saveur toute particulière pour le Marseillais puisque Morgan avait annoncé que ce serait son dernier mondial. Pour savourer chaque instant de cette compétition le sociétaire du Massilia Sub a participé à toutes les épreuves : l’immersion libre, le poids constant et le poids constant sans palme. Morgan Bourc’His a honoré ces trois disciplines avec toute sa classe en effectuant des plongées impeccables, de véritables cas d’école. Le champion français, que certains aiment surnommer « mister Perfect », est parti de ces mondiaux avec deux médailles autour du cou, l’une en poids constant et l’autre en poids constant sans palme. Morgan a également remporté le « Natalia Molchanova Award » qui récompense l’athlète le plus complet au nombre de points (combiné). Rien que ça. Mais avant de quitter les eaux du Honduras pour retrouver l’archipel de Riou près de Marseille, Morgan a accepté de revenir pour France Apnée sur sa compétition…

Morgan Bourc'His (photo : Alex St. Jean)

Morgan Bourc’His (photo : Alex St. Jean)

France Apnée : Les championnats sont à présent terminés et tu vas repartir avec deux médailles de bronze, la première en CWT et la seconde en CNF. Quels sentiments t’animent au lendemain de la compétition ?

Morgan : C’est la première fois que je ramène deux récompenses sur un championnat. Je peux dire en toute humilité que je maîtrise un peu mon sujet, et c’est toujours agréable d’avoir cette sensation. C’est le premier auquel je participe en étant inscrit au trois disciplines. Et cette nouvelle donne me motive bien. J’aurais vraiment du essayer le FIM avant ! Je sais aussi que j’ai évolué dans ma pratique, dans son approche. Je n’ai plus la pression comme je l’avais quelques années auparavant. Je suis serein, à la place où je dois être. J’ai choisi de vivre de mon sport et j’y arrive très bien aujourd’hui.

France Apnée : A 39 ans, tu réalises une incroyable saison avec des temps forts comme le Vertical Blue et ces mondiaux AIDA avec des perfs de hauts niveaux. Peut-on dire que tu n’as jamais été aussi fort que cette année ?

Morgan : Non je ne pense pas. En 2012, j’avais réalisé un très bon championnat du monde par équipe à Nice et un solide Vertical Blue en établissant mon premier record d’Europe à l’époque en CNF avec -88m. La progression ne se fait pas que physiquement ou physiologiquement. Le côté mental est très important dans notre sport, et peut-être encore plus en profondeur où l’engagement me paraît plus important, et les risques physiques plus dangereux. J’ai fait beaucoup de progrès de ce côté là, ainsi que sur la motivation. Je parle de l’état d’esprit dans lequel tu abordes une descente. Pour faire simple, on n’est pas obligé d’être tout le temps sur dans un état mental de type sérieux pour aborder une plongée profonde lors d’un grand rendez-vous et être performant. Il y a d’autres états qui fonctionnent également, mais qui sont propres à chacun. On peut également utiliser ces différents états pour une performance. J’ai appris à avoir une certaine flexibilité mentale qui m’aide beaucoup dans ma pratique. Et ça a des impacts sur la performance, c’est indéniable. On peut parler de maturité, non liée à l’âge, mais aux expériences engrangées et à la méthodologie personnelle créée.

France Apnée : Tu nous confirmes que c’était tes derniers mondiaux ? Qu’est-ce qui t’a poussé à prendre cette décision ?

Morgan : Oui je le pense. J’ai été sélectionné pour la première fois en Équipe de France AIDA en 2005. J’ai commencé l’apnée en 1999, et j’ai effectué ma première compétition en 2001. J’ai participé à douze championnats du monde, en piscine et en mer, en individuel et en équipe. Ce sont des sacrifices pendant énormément d’années. Je ne regrette rien car j’ai eu de beaux résultats, mais j’ai envie d’avoir des étés un peu plus normaux ! Je n’ai pas dit que j’arrêtais la compétition, je vais poursuivre. Mais je vais très certainement arrêter les formats type championnat du monde, où tout se joue sur une seule tentative et qui briment un peu les vacances d’été… Bon cette année, j’en ai quand même pas mal profité car je suis parti aux Açores en voilier, j’ai été sur le bassin d’Arcachon, et au final ça a plutôt bien marché malgré tout ! Je me verrez encore sur des évènements World Class, type Vertical Blue, Caribbean Cup, Blue Element ou encore Mediterranean Cup.

Revenons sur ces mondiaux AIDA de Roatan …

France Apnée : Cette année tu as découvert l’immersion libre. On se souvient de ton record de France à -104m aux Bahamas avec assez de facilité. Cette semaine tu tournes avant d’atteindre ton annonce… Que s’est-il passé ? As-tu abordé cette performance en FIM davantage comme un entraînement pour le CNF ?

Morgan : Non j’ai tourné avant car j’ai eu un problème de compensation. Sinon j’y serai allé, ça m’aurait apporté une médaille d’argent en plus ! Je suis un peu frustré là-dessus. Ma compensation était un peu moins bien réglée qu’aux Vertical Blue. J’étais un peu moins à l’aise là dessus. Aucun problème pour le CNF qui se joue moins profond, mais la zone des 100m était un peu critique pour moi et ça s’est confirmé sur le FIM avec ce early turn. Heureusement le CWT était mieux.

Moragn lors de sa remontée en FIM (photo : Alex St. Jean )

France Apnée : Mercredi (le 30/09/17) tu te retrouves sur le podium du poids constant avec une perf à -101m. Une belle surprise ?
Morgan : Oui effectivement, moi qui ne suis pas du tout un spécialiste. Mon max est à 109m, mais je suis irrégulier sur ces profondeurs. Je suis sur un top 10 mondial mais pas un podium. Cette performance est à relativiser. Alexey et Dave sont vraiment sur une autre planète devant et tout ceux qui ont annoncé entre eux et moi sont tombés, que des cartons rouges ! C’est le jeu bien-sûr, je l’accepte et je suis très content de ramener cette médaille. Mais je relativise beaucoup. Un certain nombre d’athlètes profond n’étaient pas présents (Goran Colak, Samo Jeranko par exemple) d’autres ont pris plus ou moins leur retraite (Carlos Coste, Ryuzo Shinomiya, Guillaume Nery) et il y a un fossé entre les très profond et les gens plus normaux comme moi. Pratiquement plus personne dans la zone des 110-115m. Ce résultat a moins de valeur à mes yeux que mes performances en CNF. Mais bon, c’est une médaille en championnat du monde !


France Apnée : Ces championnats du monde se sont terminés avec l’épreuve de poids constant sans palme, épreuve pour laquelle tu es venu en priorité. Comment as-tu géré les deux semaines en amont et surtout la dernière ?

Morgan : J’avais à cœur de participer à toutes les épreuves. Chez les hommes, elles étaient le 27 août pour le FIM, le 30 pour le CWT et le 2 septembre pour le CNF. Donc je me suis concentré sur chacune. Le CNF reste ma priorité, mais je me suis entraîné en France puis sur place à Roatan dans les trois disciplines. J’ai manqué un peu de pratique en France, pour raison météo et aussi parce que j’ai fait le choix de profiter un peu de l’été. Je suis arrivé le 13 août. Je me suis entraîné neuf jours en mer sur les treize disponibles avant le championnat, plus un peu d’entretien physique aussi. Un entraînement supplémentaire pendant la compétition après le FIM, pour travailler techniquement ma compensation imprécise et faire un dernier test non engagé en CNF. Pas mal d’explo aussi, pour travailler le relâchement, l’apnée et le plaisir le long des tombants de corail. Des étirements, de la routine quotidienne, une bonne hygiène alimentaire, mais quand même un peu de peanuts butter et du yaourt aux myrtilles…. J’avais amené du travail aussi, pour préparer mes stages et mes conférences pour la rentrée. Mes journées étaient bien remplies.

France Apnée : Vient le moment de l’annonce. Pourquoi 86m ? As-tu beaucoup hésité pour cette annonce ?

Morgan : J’ai été un peu malade juste après le CWT. Mal de gorge, sinus congestionnés, ma dernière épreuve se présentait mal. Toute l’équipe a un peu chouchouté Papy ces deux derniers jours (et oui, je passe de Mister Perfect à Papy, quelle déchéance !), un peu de médiation à distance aussi, et je savais que ça passerai le jour J. Je n’aurais jamais annoncé mon max (90m) car je ne m’en était pas suffisamment rapproché (je ne suis allé qu’à 86m là-bas). Il m’a peut-être manqué une descente sur place en CNF pour pouvoir aller un peu plus profond. J’aurai voulu annoncer 87m comme en 2013, mais je savais aussi que les autres étaient dans la zone des 90m. Ça ne m’apportait rien de plus. Je suis allé à la profondeur que j’avais réalisée à l’entraînement.


France Apnée : As-tu des regrets par rapport à cette annonce ? Ajouter un mètre au ton « PB » n’était pas envisageable ?

Morgan : Non je ne pense pas que mon niveau me permettait d’aller à 91m sur ce championnat. Au final je suis quand même allé à 95% de ma performance maximale qui est de 90m. Cette année je suis allé à 88m au Vertical Blue, mais l’enjeu n’était pas le même. William est allé à à 88% de son maximum (102m) et Alexey presque 94% (96m). Honnêtement je suis plutôt content de l’état de fraicheur de ma sortie. Aucun regret, sur cette épreuve. Je suis à la troisième place mondiale, et cela coïncide avec le classement. J’ai la troisième performance mondiale absolue dans cette discipline. Je suis à ma place, et je m’en contente très bien.

la descente sans palme vers -86m (photo : DaanVerhoeven )


France Apnée : Il est temps de nous raconter ce voyage à -86m en CNF. Comment s’est passée ta préparation, ta descente, ta remontée, ta sortie ?

Morgan : La veille je suis bien gêné avec mes sinus, mais je sens que ça ira mieux le lendemain. Je suis confiant. Et lors de ma préparation ventilatoire aquatique (je fais du no warm-up, je ventile juste une vingtaine de minutes avant ma performance avec un tuba, allongé sur le ventre dans l’eau) je sentais que tout allait bien. Mes sinus n’étaient pas dégagés à 100% mais suffisamment pour me permettre une descente sans aucun problème. J’étais très serein avant mon départ, et très centré sur l’instant présent, le sourire avant tout. La prise de plaisir absolue avec une annonce qui va vous permettre d’être sur le podium tout étant confortable. La plongée en elle même s’est déroulée parfaitement, moins gainé qu’habituellement sur mon free-fall (les images de Diveye nous permettent des analyses et des corrections hallucinantes désormais !) mais au moins j’étais relâché. La compensation et le retour sont parfaitement maîtrisés. Je mets 3’07 pour cette plongée, c’est rapide mais ça me correspond bien. Je plonge avec 800gr désormais, après avoir été un adepte du « sans aucun lest » pendant de nombreuses années sur cette discipline. Ma coulée est plus relâchée et rapide, et l’impact physique est négligeable sur ma remontée. Je savais en bas, que tout allait bien se passer. Je reste concentré jusqu’au bout mais je savoure ma remontée.

 


France Apnée : Lorsque tu t’es mis à l’eau est-ce que tu as su que Rémy Dubern avait réussi sa plongée ? Est-ce que cela t’a motivé ? Une réaction sur la plongée de Rémy à -77m CNF ?

Morgan : Oui, j’écoutais sa plongée pendant ma préparation. J’ai levé le pouce en l’air quand j’ai entendu « white card ! », j’étais allongé sur le dos près de ma corde à ce moment là. Remy a beaucoup progressé sur cette discipline. Nous avons échangé sur la technique, sur les temps de plongée, et ce depuis quelques temps déjà. Mais il a fait le travail tout seul. Chacun est différent, a une physiologie propre et une technique liée à son anatomie, sa souplesse et sa maîtrise du geste. Remy a beaucoup progressé physiquement, et il le ressent. Il a passé la marque des 80m à l’entraînement à Roatan, et c’est une sacrée profondeur en CNF. C’est très symbolique. Peu y sont allés. Moi je me souviens de ce moment à Kalamata en 2011, c’était fort.

France Apnée : Ces dernières années, les mondiaux AIDA avaient fait l’objet de nombreuses critiques (ndlr : la plongée de Guillaume Néry à -139m ; la plongée de Guillaume Bussière aux mondiaux par équipe…). Est-ce qu’on peut dire que l’organisation de Roatan, donc celle de la Caribbean Cup, fut excellente ? Que penses-tu du système Diveye qui nous a permis de vivre ces mondiaux au plus près ?

Morgan : La sécurité était excellente. En témoigne la prise en charge de Walid (ndlr : Boudhiaf )à 30m de profondeur lors du FIM. Un groupe important, entraîné, avec des moyens comme des scooters. Le sonar présent, malgré quelques pertes de signal, et Diveye qui joue un rôle majeur désormais. Le drône est intégré dans la sécurité car un juge est présent et peu en fonction de l’état de l’athlète avant qu’il atteigne la profondeur des safeties (30m) décider si on balance le contre-poids ou non. Diveye est un outil extraordinaire pour médiatiser notre sport, pour la correction technique (gestuel, hydrodynamisme) et est donc intégré aussi pour la sécurité et le contrôle au fond.

France Apnée : Un mot sur les jeunes de l’équipe AIDA France présents à Roatan ; la relève est-elle assurée ?

Morgan : Arnaud Jerald est la perle rare, qu’il convient de protéger. Aucun jeune de 21 ans n’a été capable d’aller à plus de 100m avant lui. Il faut veiller à ce qu’il ne progresse pas trop vite, car en profondeur il faut du temps, ce n’est pas comme en piscine. Il est déjà très mature dans sa tête, mais a peut-être voulu aller trop vite sur ce championnat. Ça fait partie des expériences. Forcément c’est toujours mieux de ramener un carton blanc, surtout pour son premier grand rendez-vous. Mais il a beaucoup de temps devant lui, il est motivé, a compris certaines choses, et va pouvoir se rattraper au championnat d’Europe CMAS en octobre prochain.

Heureux qu’il y ait quelques athlètes en CNF. Chez les femmes avec Hinatea qui valide 40m avec une technique assez bonne qui doit être perfectible mais elle a de belles qualités physiques, et avec Mathieu qui se rapproche des 70m tout doucement.

France Apnée : Lorsque tu repenses à tous ces mondiaux vécus depuis 12 ans, quel est ton plus beau souvenir ?

Morgan : 2008, le titre de champion du monde par équipe avec Guillaume Nery et Christian Maldamé. Toujours présent dans ma tête, même si ça commence à dater maintenant ! Bien-sûr mon titre individuel en 2013, car c’est la consécration personnelle après celle du collectif. J’aime bien cet ordre. D’abord le groupe puis après on se met en lumière. Et ma descente en 2015 à Chypre à 90m, celle d’avant l’accident de Guillaume. Sur celle-ci, j’étais plus fort qu’un 2013, et j’aurais pu aller plus profond sur une autre descente. Mais je me rend compte aussi que chaque nouvelle compétition amène de bon souvenir.

France Apnée : le mot de la fin ?

Morgan : Demandez-vous toujours pourquoi vous pratiquez ce sport : pour les chiffres, les records, être le meilleur et laisser un nom, les sensations dans l’eau, repousser vos limites, explorer le milieu marin, découvrir une partie de vous même, s’affranchir de certaines peurs viscérales, réparer des traumatismes, avoir le regard des autres. Vous avez le droit d’avoir n’importe quelle raison, mais ne vous mentez pas et ne mentez pas aux autres. Car en bas, vous êtes de toute façon seul avec vous même, vous devez être sûr de vous, ne pas tricher. Mais il arrive aussi qu’on ne soit pas tout seul en bas, je vous le garantis.

Plus concrètement, vivement une bonne descente à la maison, sur le tombant du Grand Congloue avec les thons et les mérous !

France Apnée : Merci Morgan, bravo pour ces mondiaux et pour cette belle image de l’apnée que tu véhicules.

Une interview de Nicolas Proquin pour France Apnée ; propos recueillis le 3 septembre 2017

retour vers le monde des humains (photo : Daan Verhoeven )

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